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  • Andréanne Béguin

Interview # 6 Marc Bembekoff

Mis à jour : 9 juin 2020


Marc Bembekoff a suivi des études d’histoire et d’esthétique du cinéma, avant de travailler au Centre Pompidou pour les collections cinéma. Il a parallèlement complété son cursus universitaire par deux formations curatoriales au sein des universités Rennes 2 puis Paris X.

Il a entre autres été commissaire en charge des projets d’art contemporain au Musée Rodin, notamment autour de la vidéo pour en montrer la porosité avec l’œuvre de Rodin. Il devient ensuite curator au Palais de Tokyo, où il participe à la réouverture de l’intégralité des espaces. Puis à partir de 2014, il assure les fonctions de premier directeur du Centre d’art contemporain La Halle des bouchers à Vienne. En 2015, il est nommé commissaire du pavillon croate pour la Biennale de Venise. Depuis 2019, il est directeur de La Galerie, centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec.

Quels étaient les projets en cours ou à venir ? Quels sont les impacts de la pandémie ?

Lorsque la pandémie a été confirmée, nous présentions une exposition de Charlotte Khouri, notre artiste en résidence. Nous étions ensuite censés installer une exposition traditionnelle de restitution des ateliers pédagogiques menés avec les artistes intervenants de La Galerie et intitulée « Épatez La Galerie ! ». Rapidement, il nous est apparu que cette exposition de restitution ne pourrait pas avoir lieu physiquement. Nous avons décidé de la transposer en version numérique sur les réseaux sociaux, et de prolonger l’exposition de Charlotte Khouri jusqu’au 18 juillet. Nous espérons ouvrir au public début juillet, mais notre réouverture dépend des directives de la Ville de Noisy-le-Sec.

De manière logique, le reste de la programmation sera aussi reporté, comme l’exposition de Félix Pinquier, décalée en septembre, et celle de Larissa Fassler en janvier 2021.

Comment avez-vous mis en place votre exposition numérique et quel en est le bilan ?

Nous avons improvisé étant donné le temps imparti, avec des moyens techniques que nous n’avions pas. En effet, le site Internet de La Galerie est actuellement provisoire. Nous avons décidé avec l’équipe d’utiliser les réseaux sociaux, en travaillant de manière collective pour publier un contenu par jour. Ce choix des réseaux sociaux s’est naturellement imposé car ils permettent un relais et ancrage plus direct sur le territoire, ce qui correspondait bien à la restitution des ateliers pédagogiques.

Nous nous sommes vite aperçus que toutes les structures culturelles faisaient la même chose, et nous avons pu constater une forme d’érosion de l’attention des publics numériques. Nous ne sommes donc pas allés au-delà du 25 avril, date prévue de finissage physique.

Cette expérience vous-a-t-elle donné envie de développer des contenus numériques à l’avenir ?

Nous ne miserons pas tout sur le numérique, mais il est vrai qu’Internet et les réseaux sociaux sont devenus des médiums importants de transmission et de diffusion. C’est un format que les artistes peuvent investir au même titre que la vidéo et la télévision ont été investies par les artistes dès le milieu des années 1960. Les artistes peuvent nous permettre de repenser cette interface de l’écran. Par exemple, nous avions prévu une performance d’Elise Carron dans le cadre de l’exposition de Charlotte Khouri, qui devait prendre la forme d’un atelier pour concevoir et cuisiner des brioches. Nous avons décidé de transposer cette performance sur Youtube, sous la forme d’un « tuto » décalé. Et l’artiste sera rémunérée comme convenu. Il est important de maintenir les activités et projets des artistes pour ne pas les précariser encore plus.

J’ai vu sur votre site Internet qu’il y avait des vues in situ de l’exposition de Charlotte Khouri, est-ce une démarche spéciale pour le confinement ?

Pour un centre d’art, il est essentiel de documenter, car l’exposition reste dans une temporalité intangible et ne survit principalement que par sa documentation photo et vidéo. Je suis très sensible à ce que les vues d’exposition reflètent les confrontations ou les accointances de sens et de formes et permettent de rendre compte d’un cheminement dans l’espace.

Comment attirer et rassurer le public après cette crise ?

Nous allons strictement respecter les préconisations sanitaires essentielles, en limitant d’abord le nombre de visiteurs. La situation des publics est encore plus imprévisible en Seine-Saint-Denis, département très touché socialement par les conséquences de cette pandémie. Nous allons essayer d’aller davantage vers le public du territoire, notamment en sortant de nos murs, à l’occasion par exemple de l’Été du canal, organisé le long du canal de l’Ourcq.

Pensez-vous qu’un commissariat d’exposition à distance soit possible ?

Je suis sans doute « vieille école », mais je reste persuadé qu’il n’y a rien de plus passionnant et stimulant que de faire l’expérience physique des œuvres. Je suis très attaché aux visites d’atelier, pour moi c’est une condition sine qua none. La visite d’atelier peut offrir tellement d’inattendus, d’heureuses surprises qui me permettent de mieux cerner la pratique d’un·e artiste.

Face à la situation actuelle nous n’avons pas d’autre choix que de travailler à distance, comme je le fais avec Félix Pinquier, cela permet de suivre les grandes lignes et l’évolution du projet. Cependant, pour spatialiser des œuvres, cela me semble complexe de ne pas prendre la mesure de la tridimensionnalité. Par ailleurs, je crois beaucoup à la dialectique entre les œuvres et l’espace, nous avons besoin de ces juxtapositions et confrontations.

Pour ce qui est de la recherche, Internet a facilité l’accès à certains contenus, et permet malgré tout de poursuivre ce travail de défrichage et d’attiser la curiosité.

Par ailleurs, un commissariat à distance implique une réduction des déplacements. L’empreinte carbone est une préoccupation qui était déjà à l’esprit de nombreuses personnes. De mon côté, j’opte pour une forme de décélération, en sélectionnant pour mes déplacements les artistes, les expositions et les propos curatoriaux de grandes manifestations en lien avec mes propres réflexions.

Parvenez-vous à continuer votre prospection et à découvrir de nouveaux artistes ?

Ce temps de confinement m’a permis de me replonger dans ma bibliothèque, dans les ouvrages et les catalogues d’exposition que je n’avais pas eu le temps d’apprécier. J’ai cette tendance à fonctionner sur le mode de la sérendipité, pour créer des constellations. Internet permet d’ailleurs beaucoup ce type de divagations.

Ce confinement a-t-il été une période productive en termes de productions de contenus et de savoirs ?

En tant que directeur de structure, mon temps a beaucoup été accaparé par des questions pratiques d’organisation et de management en lien avec la Ville de Noisy-le-Sec. C’est une temporalité assez étrange car le temps semble est très distendu, tout en ayant cette impression particulière de n’avoir le temps de ne rien faire ou d’avancer plus lentement que d’habitude. J’ai préféré me concentrer sur des écrits qui accompagnent les expositions de La Galerie, plutôt que de contribuer à des revues ou des catalogues.

Que pensez-vous du traitement accordé aux arts visuels par les pouvoirs publics en ce temps de crise ?

J’ai l’impression que cette crise a révélé la méconnaissance et l’incompréhension de ce que sont et font les arts visuels. L’art contemporain est pluriel et divers, mais n’est pas valorisé à sa juste mesure : celle-ci ne doit pas uniquement être indexée sur une valeur marchande et économique. Contrairement au spectacle vivant et au cinéma, les arts visuels ne sont que trop peu soutenus. Une lettre ouverte a été rédigée par les administrateurs de TRAM (réseau art contemporain d’Ile-de-France), dont je fais partie, pour alerter sur la situation très précaire des acteurs et actrices de l’art, et maintenir une concertation avec les pouvoirs publics. Il est primordial que nous ne soyons pas oubliés : nous faisons toutes et tous partie d’un écosystème fragile mais néanmoins essentiel.

Quelle(s) œuvre(s) d’art font écho à cette période pour vous ?

Cette période, dans ce qu’elle sous-entend de solitude et divagation d’esprit, me renvoie à l’Atlas mnémosyne d’Aby Warburg et au pouvoir des images. Un peu comme si nous pouvions constituer chacun dans notre tête des agencements fortuits ou au contraire prémédités.

Portrait : © Jean Picon / Say Who

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