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  • Andréanne Béguin

Interview #4 Lionel Sabatté

Mis à jour : 26 mai 2020


Lionel Sabatté a grandi à l’Île de la Réunion. Il a découvert sa vocation artistique assez tardivement. Il a été diplômé des Beaux-Arts de Paris en 2003. Sa carrière a vraiment démarré six ou sept ans après son diplôme pour atteindre une reconnaissance mondiale en 2011, lorsqu’il a montré sa meute de Loups en poussière à la FIAC. Depuis, il vit de son travail, qu’il crée à Paris ou à Los Angeles.

Sa pratique s’articule entre la sculpture, la peinture et le dessin qu’il développe conjointement. Il a reçu plusieurs prix, comme le prix de dessin de Drawing Now en 2017, ou encore le prix de Peinture de la Fondation Del Duca en 2019.


Tout d’abord, comment allez-vous ?

Je vais bien, j’ai de la chance, car je ne suis pas loin de mon atelier ce qui me permet de continuer à travailler. Au début du confinement, j’y allais une fois par semaine et progressivement j’y suis retourné tous les jours. Je me suis fait contrôler trois ou quatre fois, et ne sachant quel document montrer pour attester de ma pratique, je montrais des images. Mais c’est une expérience que j’ai déjà vécue lorsque je ramassais de la poussière dans le métro, j’avais l’habitude d’être contrôlé. Montrer des images est toujours convaincant.


Quels étaient les projets en cours ou à venir ? Quels sont les impacts de la pandémie ?

J’ai eu beaucoup de chance, l’exposition Fragments mouvants, que j’avais installée la semaine juste avant le confinement a au moins pu être vue lors du vernissage. Pour cette exposition, à Lyon à la Fondation Bullukian, j’ai réalisé une sculpture in situ, faite de ciment, ferrailles et fibre végétale, à l’intérieur de laquelle on peut se réfugier. En y repensant maintenant, cette sculpture-abri est très à propos par rapport à la période que l’on vit.

J’avais une actualité très chargée jusqu’en juin, puisque je devais avoir ma première exposition à New York avec la Galerie Ceysson & Bénétière, et toutes mes pièces étaient prêtes à partir.

J’ai un autre projet d’exposition, dont le commissaire est David Quéré, et qui doit ouvrir le 21 juin à la Maison des Arts de Bages, ancienne maison de Pierrette Bloch. J’ai travaillé sur cette exposition puisqu’elle ouvrira selon les normes de sécurité. Nous avons réalisé un catalogue avec des textes d’Eric Chevillard et nous prévoyons de faire un vernissage en comité réduit avec le commissaire, Romain Jalabet le directeur, Éric Chevillard, mon galeriste Loïc Bénétière et moi-même.

Cette période est en arrêt par rapport au rythme d’exposition, mais aussi pour mes projets personnels, puisque j’étais en train d’acquérir un atelier en Normandie. C’est aussi un arrêt dans ma création, puisque je travaillais sur des sculptures en bronze, mais le fondeur a fermé. Cette période est aussi positive, puisqu’en sortant de cette frénésie de l’actualité, je me suis recentré sur des travaux de plaisir et une pratique d’atelier. J’ai réalisé pendant toute cette période des paysages réalisés par des oxydations de plaques de métal. Ces travaux étaient ludiques avec une mise en œuvre relativement simple, suscitant un vrai plaisir du regard et de la composition.

Pour l’exposition à Bages, j’ai réalisé des anguilles en ciment, sur lesquelles je dessine à l’encre et à la peinture à l’huile. C’était des pièces déjà en gestation pour cette exposition, mais encore une fois, je les trouve très en lien avec la période actuelle par leur lien à l’art pariétal et par le fait qu’elles soient pétrifiées. À côté de cette pratique d’atelier, je me suis attaché à réaliser un portrait en poussière tous les jours chez moi.



Vos projets en cours comme l’exposition à Lyon seront-ils prolongés ?

C’est notre souhait, celui de Fanny Robin la directrice et commissaire de l’exposition et le mien, au début nous avions prévu un report jusqu’en septembre, mais nous irons même jusqu’en novembre. Ce n’est pas encore officiel, mais c’est notre volonté. Cette exposition n’a été vue que par les personnes présentes au vernissage, ce serait dommage qu’elle ne soit pas plus vue. Pour moi c’est une exposition importante qui rassemble des pièces datant d’une dizaine d’années et des pièces plus récentes, et c’est un lieu très beau. J’aimerais qu’elle soit vue autrement qu’en photo ou par les professionnels.


Pourquoi avoir décidé de maintenir le vernissage ?

On a conscience de le maintenir pour marquer le coup, pour célébrer ce travail collectif tant sur l’exposition que sur le catalogue. Ce sera aussi pour moi l’occasion de rencontrer en physique Éric Chevillard. Un vernissage en comité réduit dans un lieu institutionnel c’est rare et particulier. En revanche, nous espérons pouvoir faire un finissage festif pour compenser.


Aviez-vous déjà initié cette série de portraits à la poussière et comment le contexte actuel les influence-t-il ?

C’est une série que j’ai commencée il y a trois ou quatre ans. Au début c’était plutôt des collages, mais avec la pratique j’ai pu réussir à dessiner, notamment en utilisant les cheveux pour faire les lignes. À l’époque, je leur donnais pour titre la date à laquelle je les réalisais. C’était un clin d’œil à mes loups en poussière qui avaient pour nom le mois de la récolte de poussière. Je me suis vite rendu compte que cette pratique évoluait beaucoup en fonction des endroits où je me trouvais, en fonction des types de poussière (celle récoltée dans le métro étant différente de la poussière domestique). Pendant cette période de confinement, j’ai vite manqué de poussière, et il m’était impossible d’aller en chercher dans le métro. En faisant le ménage dans les endroits où je pouvais être j’ai réussi à en récolter assez, et cette poussière est marquée par l’environnement dans lequel je la récolte.

J’ai été aussi influencé par la règle que je m’étais fixée d’en faire un par jour. Au bout d’un temps, la pratique relève du labeur, et les visages qui apparaissent sont plus classiques.


Prenez-vous toujours plaisir à les faire au bout de deux mois de confinement ?

Il y a eu des oscillations. J’aime bien l’effort, mais pas l’ennui, et parfois il y avait de la contrainte et de l’ennui. Puis j’ai décidé de faire autrement pour ne pas me forcer et être à l’écoute du plaisir : certains jours je n’en ai fait pas, et d’autres je peux en faire plusieurs, mais il y a plus de dessins que de jours de confinement. Ce qui est sûr c’est que je veux converser ces portraits ensemble.

C’est assez curieux, car ce n’est pas une période dont on n'a pas forcément envie de se souvenir, mais pour moi ces portraits ont presque une valeur historique. Au début, c’était de la poussière collectée dans le métro, et donc potentiellement contaminée, puis la poussière est devenue essentiellement domestique. Je pense qu’il faudra du recul pour apprécier cette série, laisser passer du temps car je ne souhaite pas la montrer tout de suite.


Dans vos autres réalisations à l’atelier, quelles étaient vos contraintes ?

Tout d’abord, l’atelier n’était pas du tout préparé à ce que j’y travaille pendant une longue période, car j’étais très souvent en déplacement avant. J’ai dû utiliser ce que j’avais à disposition. Il y avait du ciment en petite quantité, donc mes anguilles sont relativement petites, à échelle un disons. J’aurais probablement fait des œuvres plus grosses si j’avais eu accès à plus de ciment.

Puis, rapidement ce sont les produits d’oxydation qui m’ont manqué. J’ai pu aller sur rendez-vous renouveler mon stock.

Enfin, la dernière contrainte est mon manque d’énergie, je travaille beaucoup plus lentement. J’espère ne pas rester ralenti comme c’est le cas en ce moment.


Que pensez-vous de l’utilisation intensifiée des réseaux sociaux ?

Je trouve que cela est positif. C’est une possibilité qui nous est offerte donc autant s’en saisir. De plus en plus d’artistes deviennent hyper adaptés aux réseaux sociaux. Dans mon cas, Facebook m’a aidé à lancer ma carrière et à me faire connaître. C’est une forme de démocratisation des outils de communication et de promotion. Les réseaux sociaux présentent aussi l’avantage d’être optimaux pour les contacts à distance. En revanche, pour mes travaux dont la matérialité et le rapport physique sont fondamentaux, les réseaux sociaux sont assez limités. Ils ne peuvent pas prendre la place de l’expérience physique.

Pendant ce confinement, internet a aussi offert la possibilité de soutenir les soignants ou les artistes, par des ventes en ligne auxquelles j’ai participées.

Enfin, j’ai eu la chance de faire des ventes grâce à la publication sur Instagram de mes œuvres.


N’avez-vous pas souhaité rendre compte sur les réseaux sociaux de votre pratique quotidienne des portraits ?

C’était mon idée initiale, mais je me suis rendu compte au bout de deux semaines, que cela ne fonctionnait pas. Rapidement j’ai eu envie de poster d’autres choses, comme mes paysages oxydés ou encore des images de l’exposition à Bullukian. Les réseaux sociaux offrent de l’immédiateté et une temporalité très courte, et je pense que j’ai besoin de prendre du temps et du recul, ce travail qui induit une forme particulière de relation au temps le nécessite. Je pourrai revenir à ces œuvres et les montrer, quand cette époque ne sera plus qu’un souvenir.


Êtes-vous inquiet quant à votre situation financière ?

Je suis inquiet, mais je n’ai pas peur, puisque j’ai déjà connu une longue période avec des moyens extrêmement faibles.

En revanche, il est vrai qu’entre les expositions et les foires annulées, je vais avoir moins de revenus que prévu. J’étais par chance en train de faire une bonne année, mais elle risque d’être finalement inférieure aux années précédentes.

Heureusement, je reste confiant en l’avenir notamment car j’ai une grosse exposition prévue en 2021 au musée de St-Étienne, et c’est très rassurant d’avoir des projets sur le long terme.

J’ai aussi la chance d’être soutenu à l’international par plusieurs galeries, en Suisse ou à Singapour, ou la situation est différente.

Je crains aussi que cette crise sanitaire accentue les inégalités entre les artistes très présents et soutenus, et les autres dont l’économie ne leur permet pas encore de vivre.

Aussi nous ne sommes pas assez représentés et entendus. Je fais partie de l’association ASAP, qui met en contact les artistes et nous permet d’échanger sur nos expériences et de s’organiser pour faire valoir nos droits.


Quelle(s) œuvre(s) d’art fait écho à cette période pour vous ?

J’ai revu le film de Julian Roman Pösler, Le Mur Invisible ; J’y pense souvent, puisque l’héroïne du film est emmurée par un mur invisible.

Je conseille aussi les livres d’Éric Chevillard, et notamment le Hérisson, puisque c’est un livre qui se déroule en huit-clos sur une table de bureau. Son écriture est jubilatoire, avec beaucoup d’humour et d’imagination.

Enfin Josef Beuys et son coyote ou bien à Abraham Poincheval viennent évidemment à l’esprit. Les dessins de confinements colorés et pleins de charme de David Hockney aussi. Et surtout les oeuvres souterraines et millénaires que j’adore et qui retrouvent leur solitude dans la grotte Chauvet, de Niaux, Fond de Gaume ou Beideilhac.


Portrait : Rebecca Fanuelle

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