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  • Andréanne Béguin

Interview #1 Marie Griffay

Mis à jour : 26 mai 2020


Marie Griffay a étudié l’histoire de l’art à Lyon, Dijon, en Suède, puis à Paris IV. Après un master de recherche, elle a complété son parcours universitaire par un master professionnalisant à Paris IV. Elle a d’abord fait un premier stage à l’IAC de Villeurbanne, forgeant son ambition d’être directrice d’un Fonds Régional d'Art Contemporain (FRAC). Elle a aussi travaillé avec Ami Barak, suivi d’un stage au Louvre au département art contemporain. À la fin de son master professionnalisant, elle a été attachée de conservation pendant deux ans au Centre Pompidou, auprès de Michel Gaultier sur l’exposition de Bertrand Lavier. La suite de sa carrière l’a menée au musée d’art moderne et contemporain de St Etienne en tant que responsable du service exposition et édition, et commissaire de la jeune création, poste qu’elle a occupé pendant deux ans. Pendant un an, elle a été commissaire en free-lance à Lyon, avant d’être en charge de la coordination du 1% artistique de CentralSupélec pendant un an. Elle dirige maintenant le FRAC Champagne-Ardenne, depuis presque 3 ans et est la plus jeune directrice du réseau des FRAC.

Quels étaient les projets en cours au FRAC, et comment la pandémie affecte-t-elle votre calendrier ?

Avant l’annonce du confinement, nous avions Stephen Felton en résidence depuis dix jours, puisqu’il s’était déplacé pour réaliser deux toiles monumentales directement dans nos murs. Lorsque nous avons su que le vernissage allait être annulé, les choses se sont décidées rapidement. Stephen Felton a fini pendant le week-end ses deux toiles, et nous avons pu lui prendre in extrémis un retour pour New-York. Nous avons donc une exposition prête et achevée que personne n’a vu. Nous avons décidé d’ouvrir au public cette exposition dès que les conditions le permettront, et de la maintenir jusqu’au 25 octobre. L’exposition d’été initialement prévue, Monts Analogues, basée sur le roman de René Daumal, réunissant des œuvres d’art moderne et contemporain, sera décalée à l’été prochain en 2021. Notre impératif est de pouvoir présenter le duo show de Cathy Josefowitz et Susie Green à partir de novembre et jusque fin février 2021, afin de correspondre au festival FARaway qui réunit sept scènes artistiques rémoises. Il m’était important de maintenir cette exposition, puisque ces deux artistes ont beaucoup exploré la performance, et ont beaucoup de choses à dire, notamment sur le corps féminin. J’ai donc fait le choix d’un décalage assez radical, afin de maintenir le reste du programme.

Une ouverture à l’été vous semble donc envisageable ?

Le Frac a l’avantage d’être une structure de proximité, c’est notre mode de fonctionnement. Au FRAC Champagne-Ardenne, nous avons en moyenne 30 visiteurs par jour. Il nous semble possible d’ouvrir certainement cet été, mais le plus complexe sera de reprendre nos activités : ateliers pour enfant, nos interventions en prison, en EPHAD, nos séances de médiation dans les médiathèques. Nous avons très peu de visibilité sur le futur proche de ces activités.

J’espère que la réouverture des institutions culturelles pourra être différenciée en fonction des structures et des chiffres de fréquentations, et que l’autonomie de la réouverture pourra se faire selon les responsabilités de chacun.

En tout cas, nous y avons déjà réfléchi, il est possible de venir visiter le FRAC sans rien toucher : traditionnellement la porte est ouverte l’été, et l’entrée est gratuite.

Comment continuer à faire vivre l’exposition sans les activités annexes de médiation ?

C’est un coup dur pour nous car Le FRAC est très moteur sur les actions qui entourent les expositions. Nous avions prévu dans le cadre de l’exposition de Stephen Felton un cours de claquettes, la diffusion de West Side Story. Il est évident que nous devons inventer d’autres formats. L’artiste a proposé de réaliser des coloriages afin que nous les distribuions gratuitement à l’entrée de l’exposition. Avant son retour à New-York, nous avons eu le temps de l’interviewer, ce qui permettra au public d’avoir la parole de l’artiste en plus de celles des médiateurs. Nous en sommes aux prémices de la réflexion, mais il est clair que nous devons inventer d’autres types d’activité pour répondre à l’exigence de distanciation.

C’est une construction brique par brique : nous avons d’abord lancé un premier programme sur Instagram pour les œuvres nouvellement acquises ; puis nous avons mis en place des ateliers du mercredi pour les enfants ; nous venons aussi de publier notre chaine IGTV sur Instagram avec des interviews d’artistes. L’étape supérieure serait de transposer le Vidéo Club, conçu en collaboration avec le FRAC Alsace et le FRAC Lorraine, sur les réseaux sociaux, à la place du screening traditionnel

On aboutit presque à la création d’une exposition en ligne.

Pensez-vous que ces nouveaux supports d’exposition en ligne vont s’installer durablement dans les pratiques des institutions ?

Dans l’idéal, il faudrait que rencontre physique et rencontre virtuelle se poursuivent. Nous n’avons pas le temps de voir toutes les expositions ou alors cela implique beaucoup de déplacements, ce qui n’est pas toujours souhaitable en termes d’impact écologique. J’aimerais beaucoup que les deux se poursuivent, toujours en laissant le choix au public.

Peut-on concevoir un commissariat à distance ?

Les deux peuvent coexister. Pour moi, commissaires et artistes ont une relation de compagnonnage, et les rencontres peuvent exister virtuellement. Chacun doit se poser la question de la nécessité de ses déplacements. Par exemple, pour le duo-show de novembre, nous aurions dû avec Bettina Moriceau Maillard, co-commissaire, aller visiter à Newcastle l’atelier de Susie Green. À cause du Covid-19, nous sommes confrontées à la difficulté de tisser un dialogue artistique à trois, sans avoir vu les œuvres physiquement. Nous arrivons quand même à communiquer à distance, mais il est vrai qu’un rendez-vous physique préalable aurait permis un relais virtuel plus efficace.

Comment continuer à prospecter, à découvrir des nouveaux artistes sans déplacement et avec le report de nombreuses manifestations ?

J’ai continué à faire des découvertes avec beaucoup de curiosité et d’envie. Bien sûr ce ne sont pas les mêmes canaux, puisque je passe maintenant par les réseaux sociaux. Je me suis abonnée au compte de l’atelier Joann Sfar, où sont publiés les dessins de ses étudiants.

Sur internet, je pense qu’il faut être gourmand et passer d’une référence à une autre. La presse me permet aussi beaucoup de continuer à me tenir informée des initiatives des institutions et des artistes.

Ne risque-t-on pas d’annexer la création contemporaine aux réseaux sociaux et de perdre une forme d’indépendance ?

Un des enseignements de cette période est que le FRAC Champagne-Ardenne n’est pas à jour sur les outils numériques. Le site internet est obsolète, nous ne pouvons pas ajouter des contenus audacieux et innovants. Notre solution a été de nous tourner vers les réseaux sociaux qui sont gratuits et toujours à jour. Au vu de la période qui s’annonce, j’ai très envie que le FRAC développe ses moyens numériques en propre. L’indépendance est de mise, notamment pour proposer un contre point intelligent, proposer un autre modèle que le fil d’actualité. Il faut sortir du zapping pour donner envie au public de passer du temps sur nos contenus, comme il passerait du temps dans nos espaces physiques.

L’autre risque que j’y vois est que les expositions en ligne soient « likeable », que les images soient belles, figée et les plus reluisantes possible. Une de nos réponses à cela est de toujours accompagner une image par un texte de médiation.

Qu’en est-il de votre production des savoirs et de contenus autres que sur internet ?

Depuis que je suis au FRAC Champagne-Ardenne, j’ai lancé une revue, la CARF, éditée à 850 exemplaires, qui est un véritable moment du recul. Elle sort tous les ans en décembre et contient en elle un regard rétrospectif sur l’année écoulée. On prend beaucoup de plaisir à la faire, à prendre le temps de revoir ce qui s’est passé. Nous commandons des textes, des interviews d’artistes. Il n’y a pas d’incertitude concernant le numéro 3, et même si la pandémie nous imposait un autre agenda, nous sommes une collection très en lien avec les artistes, et nous aurons toujours du contenu enrichissant.

Quels impacts la pandémie a-t-elle selon vous sur les artistes ?

Il y a autant de situations que d’individus. Beaucoup de choses varient : notre perception du confinement, nos situations familiales. Ce qui me préoccupe le plus, c’est la question des revenus des artistes et des indépendants. La situation est dramatique, et ce malgré les aides financières pour les projets annulés ou reportés. Au FRAC Champagne-Ardenne, nous payons les artistes et nous leur garantissons un revenu pour les projets prévus. Le problème est que le projet prévu pour l’été 2020, décalé à 2021, implique que le projet de 2021 ne verra jamais le jour, que les artistes invités ne le seront pas. Il y aura un manque de projets d’exposition, on ne pourra mesurer cet impact que dans quelques mois. La baisse d’activité pour les artistes va se répercuter pour des mois et des mois.

La dernière crainte que j’aie, liée à la rémunération, est que de nombreuses institutions ont invité des artistes à réaliser des contenus inédits, mais il faut que ces contenus numériques fassent bien l’objet d’une rémunération.

Quelle œuvre d’art résonne particulièrement pour vous dans notre contexte actuel ?


Le FRAC a fait l’acquisition de cette œuvre du duo LOW PROFILE (Rachel Dobbs et Hannah Rose) l’an dernier. Les lettres de « Never Give Up » s’adaptent au bâtiment sur lequel elles sont exposées, le mot « never » étant répété autant de fois que nécessaire, suivant le nombre de fenêtres. Il me semble que c’est une œuvre parfaite pour le confinement : un message d’espoir à lire depuis la rue.


Portrait : Crédit : Vincent VDH, photo été prise dans l’exposition d’Evelyn Taocheng Wang au FRAC Champagne-Ardenne, février 2020.

Oeuvre : LOW PROFILE, Never Give Up, 2013, coll. FRAC Champagne-Ardenne © Exter Phonix


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